en construction...
   
1. philosophie et préparatifs, les safrans

2. au chantier 

3. épisode 2

4. le petit peuple du hangar

5. intérieurs

6. ponté

7. peinture et finitions

8. le grand air

9. à l'eau canards

10. sur l'eau

 

   1. philosophie et préparatifs, les safrans

En attendant que le hangar dans lequel je vais passer pas mal de temps se vide des bateaux qui y ont passé l'hiver à l'abri, il faut bien s'occuper. J'ai pas mal insisté auprès de l'architecte pour avoir d'ores et déjà le plan des safrans, peut être la seule partie du bateau qu'on peut faire à la maison. Comme c'est un adepte de la découpe numérique il a essayé de me décourager mais j'ai tenu bon. Ce qui m'a pas mal aidé dans ce tenir bon c'est le prix de ladite découpe, d'autant que les petits camarades qui font peu ou prou le même bateau ne semblaient pas prêts à s'y lancer de toute façon. Et puis ça évite de trop penser à la suite, je dois être sensible mais c'est la première fois que je me lance dans la construction d'un si gros machin et les "faut pas le rater" ou "t'es sûr que tu vas y arriver ?" me trottent suffisamment dans la tête, autant se lancer maintenant. Ce qui fait que le plan est arrivé, par mél comme le reste. J'imprime en A4 à la maison, en A3 quand je peux ; j'agrandis les profils de façon à les avoir en vraie grandeur ; n'empêche que tout ça tient sur deux feuilles de papier et in fine dans les 60 kilos-octets des deux fichiers qui sont arrivés il y a quelques jours sur le disque dur.

Bon, pour les safrans la réalisation matérielle va se faire à l'ancienne (mais non, je ne suis pas vieux), c'est à dire à la main. Ce sera beaucoup moins contemporain que le tracé des plans qui s'est fait par l'intermédiaire d'un logiciel. Logiciel qui va même aller jusqu'à commander directement la machine qui va réaliser les couples ou les panneaux de la coque, tout étant fait là par découpe numérique. Je ne suis pas un fan du traçage ni de la découpe et j'ai assez souvent scié une pièce à l'envers ou tracé un trait en oubliant d'ajouter un machin pour que ça ne me manque pas. D'autant que c'est assez magique de penser que l'essentiel du bateau se fera à partir des commandes entrées dans un oridnateur par l'architecte, commandes transformées par quelques lignes de code informatique (pas mal de lignes en fait...) en une séquence d'instructions qui va piloter une fraiseuse à commande numérique. Et donc à ce sujet quelques réflexions...

Ce qu'on est bien forcé d'appeler la révolution informatique qui, depuis les travaux de Von Neumann, provoque et même contraint l'évolution rapide de nos sociétés, au moins occidentales, a suscité bon nombre d'analyses et d'écrits de toutes sortes. Pourtant, et c’est le point qui nous intéresse, un domaine reste beaucoup moins bien perçu, c'est l'évolution du rapport au réel par la médiation du langage qui est intrinsèque à l'informatique. Il y a à cela plusieurs raisons. La difficulté du concept, d'abord. Le fait que les plus techniciens ne sont pas forcément les écrivains les plus prolixes peut être. Une des principales est certainement la fascination pour tout ce qui est virtuel (images virtuelles, réalité virtuelle...). Cette fascination est mêlée de crainte et d'une bonne dose de fantasmes, mais assortie finalement de fort peu d’explications sur, en quelque sorte, la réalité de cette virtualité. Ce que l’informatique a pourtant montré à un nombre malheureusement trop restreint d’utilisateurs avertis, et par nécessité plus techniciens que formateurs, c’est la capacité extraordinaire de rendre réel (réaliser, au sens propre) ce qui est écrit.

L’usage le plus traditionnel, au sens historique du terme, qui est fait de l’ordinateur, à savoir une machine bureautique perfectionnée capable de tenir le rôle de super machine à écrire, de petite imprimerie personnelle, d’aide comptable ou de gestionnaire particulier, ne permet guère à l’utilisateur de prendre du recul quant aux possibilités de la machine. Elle remplace avantageusement la page blanche, le style et la calculette mais bon… Et même ses avatars plus médiatiques d’outil à surfer qui transforment l’ordinateur en super médiathèque sans quitter son chez soi ne remettent pas en cause pour l’essentiel ce à quoi le grand public s’est habitué, c’est à dire à considérer la machine (et accessoirement ses logiciels) comme réceptrice ou présentatrice de contenus. D’autant que les commentaires les plus avisés attirent justement l’attention de tous sur les rapprochements entre détenteurs desdits contenus (musicaux, filmographiques…) et fournisseurs d’accès à internet. Il est d’ailleurs normal qu’internet focalise l’attention sur les données transportées, forcément préexistantes, puisque internet est fondamentalement un accord (un protocole) quant au format et aux conditions selon lesquelles ces données seront transportées et livrées dans un sens ou dans l’autre. Livrées mais non transformées, TCP-IP, le cœur d’internet, veillant justement à ce que rien ne change entre le départ et l’arrivée. C’est comme à la radio, la voix qu’on entend dans le poste, c’est celle du gars qui parle à l’autre bout, pas un plaisantin qui s’amuse entre les deux.

A force justement de se concentrer uniquement sur ce qu’il est possible de faire avec internet, et les discours en ce domaine sont d’autant plus enthousiastes que l’expertise de ceux qui les tiennent est faible, on en viendrait presque à penser, d’ailleurs il est plus que probable que la plupart des gens le pensent effectivement, que bon, certes, c’est sûrement très bien, quoique un peu compliqué, mais l’ordinateur finalement c’est comme à la télé (avec en plus la possibilité d’envoyer du courrier électronique, de jouer à super Mario comme avec la playstation du petit ou de gérer ses comptes bancaires…). Le raccourci est saisissant, ce n’est plus la machine qui est mise en avant, mais exclusivement l’usage qui en est présumé fait, et cet usage est d’accéder aux richesses du monde, discours qui peut être tenu de façon quasi identique pour le livre, la presse écrite, le téléphone, la télévision, la radio ou le cinéma, tous incontestablement « ouvertures sur le monde ».

Loin de moi d’ailleurs l’idée de ne pas apprécier à sa juste valeur l’ouverture en question, je suis un utilisateur enthousiaste d’internet, simplement je crains que pour beaucoup, sinon à peu près pour tous, la seule vision qu’ils aient et qu’ils auront de l’informatique se résume à cela, laissant de côté la partie conceptuellement la plus riche, la production de nouveau par l’écrit. Or l’essence même de la programmation est de faire surgir du nouveau, généralement sur l’écran mais ça peut être aussi par l’intermédiaire d’une fraiseuse qui va sculpter une pièce dont la seule représentation préalable sera une liste de coordonnées (le bateau, le bateau, vous ne l'avez pas oublié, non ?). Je me souviens, il y a une quinzaine d’années et même un peu plus, au temps ou une mémoire d’un mégaoctet était aussi courante qu’une vitesse de Mach 2 et par la même occasion à peu près aussi économique à obtenir, de l’intérêt qui se manifestait pour, en particulier, le langage LOGO. Certes il était présomptueux de penser que des enfants de moins de dix ans allaient d’un jour au lendemain maîtriser le concept de récursivité, ni d’ailleurs à court terme des enseignants en formation. Mais l’intention était louable de montrer qu’en informatique on peut faire faire à la machine, et même faire faire très exactement ce qui est écrit. Pour exemple, et je pense que personne n’aura de difficulté pour suivre, si la procédure suivante :

POUR CARRE

REPETE 4 [AV 50 TD 90]

FIN

dessine un carré de côté 50 unités quand on tape CARRE, celle-ci :

POUR MONTRUC : COTE

REPETE 4 [AV COTE TD 90]

FIN

va demander une valeur (appelée ici :COTE) après MONTRUC et dessiner un carré de côté variable suivant ce qui sera indiqué, ce qui permettra d’obtenir des figures de carrés encastrés pour peu qu’on fasse varier le paramètre (que la procédure connaît comme :VALEUR) transmis.

Je veux bien admettre que les choses évoluent et qu’on ne trouve plus amusant de faire travailler notre belle jeunesse autour de concepts liés à la programmation, et pourtant dans ce domaine j’ai pris un exemple très « light », puisque la seule notion abordée est l’itération, c’est à dire la répétition de la même série d’instructions, mais d’autres domaines se prêtent superbement à cette découverte, comme l’informatique musicale. Le monde ne manque pas de programmes capables de faire jouer un morceau de musique à l’ordinateur pour peu qu’on écrive la partition, ou une représentation codée en tous cas, dudit morceau, en faisant varier à loisir tempo, timbre des instruments, harmonisation, etc.

Une volonté un peu poussée de former les citoyens à un usage raisonné de l’ordinateur, en montrant effectivement quelle réalité recouvre cette virtualité dont on parle tant gagnerait à s’appuyer plus largement sur l’objectif de « faire faire » à la machine et non pas seulement de « faire avec ». Je crains dans le cas contraire qu’on laisse dans l’ombre les aspects les plus intéressants mais aussi les plus mystérieux de l’ordinateur, cette fabuleuse capacité de réaliser à partir d’un écrit. Ne serait-il pas souhaitable que le nom de Von Neumann devienne aussi familier que ceux de Victor Hugo ou de Lamartine, pas à la place mais à la suite ?

Et pendant ce temps là, à force de scie, de colle, de rabot et de ponçage le master est presque prêt à être calé pour faire un moule.  

la suite...

 Mise à jour 26/08/2009